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Octobre 2016

 

En sortant de ma voiture que j’avais stationnée dans la rue mitoyenne noire du lieu de rendez-vous, je me suis sentie scrutée. Bien qu’on se trouve à l’intersection immédiate d’un boulevard huppé de la ville, les rues ne sont pas toutes illuminées. Un bon observateur y verrait le révélateur d’une société qui a beaucoup à cacher et qui n’éclaire que ce qu’elle peut bien montrer.

Deux hommes originaires du Golfe, en quête de leur prise du soir, m’inspectaient du regard, attendant une réaction de ma part. Sans insistance, car si mon allure et ma chevelure imposantes détournent les regards, ma tenue que des feux de voitures révélaient, ne laissait rien présager d’excitant. Je portais une chemise de travail cintrée à rayures bleues et un jean, avec mes baskets fétiches au pieds. Des Nikes montantes bleu et blanc que j’ai agrémentées d’une touche artistique très personnelle, des éclaboussures de vernis à ongles multicolores. Les deux joyeux compères détournèrent leurs regards et poursuivirent leur chemin en quête de ce que le Maroc à offrir et ce qu’ils sont venus chercher, de la chair fraiche.

Je me dirigeai vers la galerie d’art que j’avais visitée quelques jours auparavant lors d’un vernissage où se pavanaient les personnes en vue du moment, un verre de champagne à la main. Je ne sais plus comment je m’y étais retrouvée, sûrement m’étais-je forcée à sortir après qu’un proche m’ait reprochée de ne pas faire assez d’efforts pour socialiser. Je me rappelle ne pas m’être sentie bien à l’aise et être partie rapidement sans parler à personne, après avoir fait le tour des œuvres d’art qui n’avaient rien de bien remarquable. Cette fois-ci, la galerie vide semblait bien plus imposante. Un long escalier massif donnait accès à un étage où se trouvaient des bureaux élémentaires surprenants par leur contraste total avec le standing clinquant de l’espace d’exposition. Ils sont une sorte d’arrière-scène sans apparat où je retrouvai Malik Wali Rachid.

Son excitation à peine cachée trahissait l’intérêt qu’il portait au projet qu’il me réservait. A peine nous étions-nous salués qu’une assistante est venue toquer à la porte.

– « Malik, il faut que tu valides ces papiers » dit-elle en s’empressant dans le bureau.
– « Pas maintenant, j’ai un rendez-vous important. C’est important ! » lui rétorqua-t-il en la repoussant dehors et en claquant la porte.

J’ai capturé le regard furtif maussade qu’elle m’a jetée avant que la porte ne se referme. Il renfermait quelque chose d’inquiétant mais je n’ai pas eu le temps d’y prêter plus d’attention. Malik enchaîna très vite la discussion : « Tu vois, Traits du Maghreb, c’était un petit projet ridicule, un projet de fashion show que j’ai transformé en site de référence ! C’était rien du tout ! Elles sont venues me voir avec de petites ambitions et j’en ai fait quelque chose de grandiose. ». Il bombait sa poitrine en tournant en rond dans le bureau pour essayer d’occuper l’espace et se donner des airs d’homme pourvoyeur dominant, de rainmaker incontournable. Je regardai la scène les bras croisés, sans cacher mon amusement.

C’est précisément pour me proposer de faire paraître une interview de moi dans Trait du Maghreb qu’il m’avait présenté comme un webzine qui promeut les femmes entrepreneures, que Malik avait pris contact avec moi. Cependant, il semblait plus intéressé par mon talk show que je venais de démarrer sur YouTube.

J’avais bien jeté un coup d’œil sur son site et cela ne me dérangeait pas plus que ça. Je n’étais pas non plus pressée de figurer parmi ces femmes mises en avant, visages du Makhzen, facilitatrices d’un système patriarcal particulièrement misogyne sous ce règne dit de la prédation économique. De toute façon, j’étais dans une période de transition et je n’avais rien à vendre. J’étais beaucoup plus curieuse de découvrir ce qui provoquait autant de fascination pour mon Talk, au point de s’efforcer autant à vouloir m’impressionner. A ce stade, ma chaîne YouTube ne comptait même pas cinq cents abonnés. Pourtant, avec seulement cinq interviews au compteur, et bien qu’elles ne dépassassent pas quelques petits milliers de vues, j’avais déjà été approchée par un sbire du Makhzen. Un cadre d’une chaîne de télévision nationale que j’avais rencontré quelques années plus tôt lorsque je cherchais à intégrer des capsules tutoriels dans une émission beauté pour faire la promotion de mon site e-commerce. Il avait montré un intérêt certain pendant la réunion, puis plus rien, plus aucune réponse. Une pratique signature du makhzen. Puis, du jour au lendemain, il est revenu vers moi comme une fleur pour me proposer du matériel pour m’aider à professionnaliser mon contenu. Pourquoi donc autant d’intérêt pour si peu ?

Malik continuait à vouloir se donner de grands airs en fanfaronnant du haut de son buste trop court. Il s’était assis sur le bureau à côté m’obligeant à me tourner. C’est ainsi que je remarquai son habillement. Il portait une chemise à manchette, un pantalon de costume italien et des chaussures noires d’homme d’affaires. Un accoutrement qui aide à se donner confiance et faire impression. Le spectacle d’un homme dénué d’attributs virils qui s’agite pour singer un homme viril m’a déplu. J’ai préféré inspecter les lieux du regard.  Sur le mur en face de moi, trônait une large photo curieuse, presque suspecte. Je sentais qu’elle était la source d’une émanation délétère qui embaumait la pièce. Il y était représenté le Roi Salman d’Arabie Saoudite et le président des Etats-Unis George Bush Jr encore peu fripé. Tous deux arboraient un sourire malicieux aux lèvres et un regard déterminé. Elle était traversée par une longue épée. Etait-ce le symbole de leur pacte, du sang qui coule ou celui de la paix, celle du pax americana ? L’orientation oblique de l’arme à double tranchant m’a rappelé Matthieu 26, 52 « Alors Jésus lui dit : Remets ton épée à sa place ; car tous ceux qui prendront l’épée périront par l’épée. ». Celle-là prenait toute la place. Que fallait-il donc comprendre de ce pacte qui lie la dynastie Bush à celle des Saoud et qui laisse le profane tout coi?

Malik avait commencé à remarquer que mon esprit avait voyagé ailleurs. Il s’est alors mis à parler de moi. Moi, voilà un sujet qui m’intéresse.

– J’aimerais beaucoup que mes filles te ressemblent.
– Vraiment ! Mais tu ne connais rien de moi ? Qu’est-ce que tu sais de moi ?
– Tu es une femme éduquée, intelligente, entrepreneuse, tu sais t’exprimer, tu as quelque chose de fort !
– Oh c’est gentil !
– Ce n’est pas gentil. C’est la réalité.
– Tu es cette femme sexy, tu as fait des interviews avec des hommes puissants, tu dois avoir un réseau de personnes puissantes. Sur combien d’entre eux tu as eu une influence ? Combien restent derrière toi ? Te soutiennent ?

Je suis à mille lieux de comprendre ce qu’il me demande concrètement : avec combien des gens que j’ai interviewés j’ai couché. Je suis dans le déni. Je ne veux pas accepter que je suis en train d’assister à un entretien de recrutement pour devenir une “travailleuse du sexe”. Je prends la tangente inconsciemment.

– Ce sont en général des gens du makhzen. Et le makhzen ne soutient que les gens qui se soumettent à lui …
– Et ?
– C’est un cercle fermé où les gens sont connus, leurs rôles sont connus et déterminés. Je n’attends pas de soutien.
– Ok. Et ce cercle tu ne voudrais pas y entrer ?
– Euhh je ne crois pas… C’est pas l’argent qui me motive, plutôt mes valeurs, et la ploutocratie du makhzen me dérange beaucoup. Elle n’est pas compatible avec mes valeurs. Je respecte pour autant les gens du makhzen que je connais. Je comprends leur choix. En général ils m’aiment bien aussi, quand même.
Je finis par un sourire courtois pour édulcorer mon refus maladroit.
– D’accord. Tu veux que je te dise ce que je pense ?
– Vas-y !
– Je pense que tu as besoin d’être dirigée. Tu as besoin de quelqu’un dans ta vie qui va savoir te transformer pour arriver à cette femme que tu veux être.
– Oui ! Je pense aussi que j’ai besoin de quelqu’un, c’est justement moi. Je pense que je dois compter sur moi-même. J’y arriverai. J’ai appris à ne rien attendre des autres .
– Ça n’a rien à voir. Tu as déjà ta propre compétence et tu y arrives déjà.
– Ouais enfin je suis encore très loin du compte. Il me faut de l’argent. C’est tout ce qu’il me faut.
Excédé par mes niaiseries, Malik me répète : « C’est qui qui est derrière toi ?»
– Personne je t’ai dit.
– Bon avec qui t’as couché de ceux que tu as interviewé ?
– Quoi ! Personne ! Tu veux dire Younes là ? Non, non ! On n’est carrément pas compatibles !

Choquée par sa question, j’avais assumé qu’il parlait de la personne la plus jeune que j’ai interviewée. Sa réponse laissait de moins en moins de doute sur sa mission :

– « Non, non, lui on sait avec qui il passe son temps. Aucun ne t’as fait des propositions ?»
– Carrément pas ! Je ne suis pas le genre à qui on fait des propositions. Certains d’eux m’ont même présenté leurs femmes !
– Ah bon ? Qui ?

Je me sens bousculée, je regrette d’avoir parlé trop vite. Je refuse encore de réaliser ce que je suis en train de vivre. Ceci dit, cela m’aide à garder un sang froid et répondre comme si de rien n’était.

– Les femmes d’Ali et Rayan.
– Il s’est passé quoi avec la femme de Ali ?
– Très présomptueuse, elle ne voyait pas pourquoi il demandait qu’on se rencontre : « Ah, Ali il fait des choses parfois ! Je ne comprends pas !». Elle était exaspérée qu’on lui fasse perdre son temps précieux. Très odieuse contrairement à lui qui a été très gentleman. « Ah ! Si vous aimiez boire du café, on vous l’aurait servi dans ces verres que nous avons inventés »
en l’imitant je riais encore du ridicule de son attitude. Elle parlait des verres marrakchis qui existent depuis toujours et qu’ils avaient fabriqués en petit format comme d’une des sept merveilles du monde.

– Tu sais qu’elle a couché avec Moulay El Amine El Watany ?
– Ouais ouais… A chaque fois que je rencontre quelqu’un du makhzen, il tient à me le rappeler ! Je m’en fous franchement. Ça ne me concerne pas.
– Ali c’est pas un homme hein ! C’est qu’il lui a écrit beaucoup de propriétés en son nom.
– Ça ne me concerne pas.
– Mais tu ne voudrais pas te venger ?
– Ah non ! Pas du tout ! J’ai rien à voir avec elle. Elle ne m’intéresse pas !
– Tu vois ! C’est ça ton problème ! Tu vis dans un monde que tu ne comprends pas. Tu vis dans ta bulle. C’est dommage parce que tu as beaucoup à donner. Tu pourrais accéder à une réussite fulgurante avec tous tes atouts. Mais regarde comment tu es habillée!

Agacé par mon air amusé, blasé, presque moqueur, il marqua une pause. Malik cherchait à me manipuler ou du moins à se positionner en grand frère qui me voulait du bien, en guide qui venait me sauver. Il tenta de me prendre par les sentiments et percer mon intimité.

– C’est quoi ton type de mec?
– Je sais pas.

Il me lança un regard colérique. Je continue “Ché pas… J’ai pas encore trouvé. C’est peut-être parce que je sais pas que j’ai pas encore trouvé aussi.»
– Bon, avec qui tu couches ?
– Comment ça? Personne !
– Mais tu te masturbes ! Tu te masturbes combien d’heures par jour ?

Il ricanait d’un air nerveux ne sachant pas comment reprendre le dessus tandis que je le regardais sans broncher marquant qu’il avait franchi des limites. Il tenta de faire des compliments pour apaiser les esprits mais se retrouva à révéler ses désirs avant de se raviser. « Non, non ! Je veux pas mélanger business et … Je veux pas …. Je veux rester pro… On va parler business. Je veux que tu les interview tous ! Les DG de banques, les grands patrons, les directeurs des agences publiques, … tous. Tu va avoir de l’influence sur eux.»

Je hoche la tête en montrant un air incrédule et impressionné à la fois. Malik se montre donc plus précis :

– « Tu vas coucher avec les gens que tu interviewes.»
– « Je suis musulmane » répondis-je calmement avec un sourire aux lèvres.
– « Moi aussi ! » rétorqua-t-il d’une simplicité qui plaidait l’évidence.

J’ai pris le temps de rire du fond du cœur puis j’ai précisé que j’étais pratiquante. J’ai tendance à penser que les marocains bourgeois sont barbants et prévisibles, mais je devais reconnaître que celui-là a eu le mérite de me surprendre.

– « Tu vis dans un autre monde. Mais comment tu vis là ? Comment tu gagnes de l’argent ?»
– Ben je fais des missions de consulting marketing, y a mon site e-commerce, voilà…
– Ça te rapporte combien ?
– Assez pour vivre et on verra de quoi le lendemain est fait.
– Non mais tu vis comment ?
– Je respire.
– Bon, je veux au moins qu’ils se branlent sur toi ! Je veux qu’ils se branlent tous sur toi !
– «D’accord.» répondis-je pressée de retourner dans ma bulle introspective, mais avec le ton sérieux que nécessitent un engagement et la reconnaissance de ses compromis.

Dans un monologue confus, Malik entreprit un long sermon pour justifier ses propositions qui se heurtaient à mon air amusé et mon cynisme quant à l’idée de me conformer à la médiocrité qui fait légion. Sa perspective répugnante de la place de la femme dans la société semblait poser le décor d’un enfer. Je continuais à l’observer sans protester comme la spectatrice d’une pièce de théâtre. Ça faisait bien longtemps que je n’étais pas allée au théâtre. J’adorais y aller à Paris. Voilà que le théâtre venait à moi à Casablanca. Chic !

C’est un Huis Clos improvisé qui est venu à moi, à cette différence que je n’étais pas encore aux portes de l’enfer, mais je recevais une invitation solenelle à rejoindre l’enfer. Aussi loufoque que la situation fût, je ne me sentais pas pressée d’en sortir. Après tout, je n’avais rien de plus excitant à faire ce soir-là et je commençais à trouver à mon anti-héro un je ne sais quoi de touchant. Je n’avais pas encore mis le doigt dessus. Dans ses passages confus, j’avais presque envie de l’aider à trouver ses mots.

De temps à autre, je levais mes yeux vers cette photo. Il ne faisait plus de doute qu’elle n’avait pas été mise là par hasard. Ce n’est pas le reste d’une exposition comme j’avais supposé. Je commençais à l’inspecter de plus près pour décoder son message. Il y avait bien quelque chose de maléfique qui s’en dégageait. Je persistais à la questionner. Qu’avait-elle à me dire? J’ai lancé à nos deux amis « Alors, les leaders, vous en pensez quoi, vous, de ce cirque ? ».

Avec un accent américain façon Les Guignols de l’Info, Bush s’empressa de gueuler « Une marocaine qui veut échapper à son destin ! haha ! Ben fais pas ta difficile pupute. T’iras pas bien loin de toute façon ». Salman fit écho en ricanant « Ci comme il a dit loui, ispice di counnasse, va ! ». Oui, ils ont dû en voir passer des cas dans ce bureau nos pactisants !

J’avais dû esquisser un large sourire, amusée par mes hallucinations. Malik, exaspéré par mes moments d’absence et d’inattention, me regarda dans les yeux et prononça de manière saccadée « Ma – mère – s’est – prise – six – cents – bites. ».

Cela eu le mérite de m’éveiller, pour sûr. Malik n’essayait pas là de se confier, regard baissé bravant la honte. Non, Malik me sommait de revenir à la réalité, sa réalité qui faisait loi. Il expliquait que ses parents vivaient au palais profitant de ses fastes avant que la mort de Hassan II ne contraigne la famille à affronter la dure réalité de la vie au milieu des sujets. [ays_block id=’1′] Son père qui conduisait les voitures les plus extravagantes, se retrouvait alors à découvrir chez le concessionnaire Mercedes qu’il ne pouvait s’offrir le modèle le plus basique.

Dans son monde, on gagne de l’argent en servant le makhzen. Dans son monde, il en va de la norme qu’une femme vive de son corps. Son monde, celui du makhzen, n’a rien prévu d’autre pour la femme. J’ai alors compris comment il pouvait espérer que ses filles me ressemblent tout en me proposant de devenir mon agent proxénète, le plus naturellement du monde. Je l’écoutais avec intérêt, sans poser de questions, désormais sans jugement. Je posais sur lui un regard compréhensif, presque protecteur. J’essayais de percer la carapace qui cachait sans doute ses états d’âme, les états d’une âme souillée qui luttait contre l’idée de renouer avec la morale pour ne pas avoir à souffrir vainement. Oui, la morale est vaine, c’est ce qu’il s’attachait à m’expliquer. Son cercle d’enfer ne fait pas de place à la morale. Dans sa logique, il est vital de s’adapter à la réalité pour survivre et avancer. Avancer vers quoi ? Peu importe, le sens ne donne pas accès à un salaire. Le sens n’est pas la question.

Carpe diem. Il suffit de suivre la vague et à cet instant la question qu’il me posait était de savoir si je voulais un sponsoring, si j’acceptais son contrat pour sortir de ma précarité financière.

« Bon, écoute ! Tu sais bien que tu ne parviendras à décrocher aucun sponsoring. Mais on peut t’avoir un contrat avec Audi par exemple ou une autre marque auto.»

Je le regardai dans les yeux en le laissant baragouiner ses options. Mon esprit était reparti ailleurs ; encore. Il avait voyagé dans le temps, pas bien loin, juste quelques jours auparavant où j’avais visité les bureaux du concessionnaire Audi. Je leurs avais vendu des coffrets de ma marque cosmétique à envoyer à leurs clients étrangers pour les vœux de fin d’année. Je me souvenais de l’accueil et du processus de vente. Ce n’est pas du tout en prospectant que j’avais eu ce marché. De ce que je me souvienne, je n’ai d’ailleurs jamais réussi à avoir un marché au Maroc en prospectant. Non, c’est un commercial qui travaille pour un transporteur international qui m’avait mis en contact avec l’assistante du directeur. Il s’agit d’une cooptation. Ce n’était pas par gentillesse qu’il m’a introduit, rien n’est gratuit. Il pariait sur moi car il croyait au potentiel de ma marque je démarrais. Joli packaging, storytelling percutant, une fondatrice qui présente bien. Il m’avait alors passé les coordonnées des plus gros destinataires de quelques uns de ses clients. C’est comme ça qu’on fait du business au Maroc. Mais cela c’était vite arrêté, voyant que je n’avais pas généré de chiffre d’affaires, il avait coupé toute communication. Une marque de fabrique du makhzen.

C’est donc avec l’assistante du directeur que j’avais dû traiter pour la vente des quelques coffrets. Une vente qui a nécessité de la voir hors des bureaux pour sympathiser et négocier pour qu’elle convainque la fille du directeur de choisir mes produits. On s’était retrouvée à deux reprises pour boire un café, se connaître, simuler qu’on est amies. Le transporteur avait bien insisté qu’il faille je prenne soin d’elle « Tu sais comment ça se passe ici, il faudra que tu lui donnes un petit quelque chose ». C’était à moi de découvrir ce qui pouvait lui plaire. Lassée par le cinéma de rencontres et d’interminables échanges téléphoniques, j’avais fini par lui demander quelle commission elle souhaitait. Très gênée, elle s’était empressée de répondre qu’elle ne voulait rien en contrepartie d’aider une amie. Ceci étant dit, elle m’avait fait savoir qu’elle appréciait particulièrement quelques crèmes qu’elle a aperçues sur mon site. Je ne le savais pas encore mais leur prix allait représenter plus de la moitié de la marge de la commande réduite de moitié à la dernière minute. C’est comme ça le business au Maroc, on ne peut obtenir un marché qu’en soudoyant une hiérarchie d’intermédiaires imprévus, imprévisibles, capricieux et indéboulonnables. Il vaut mieux bien faire ses calculs pour veiller à ne pas y perdre à la fin plus qu’on ne comptait y gagner. J’avais trop investi de temps sur cette vente pour ne pas tenter de le rentabiliser en prospectant auprès d’eux un autre de mes services. Cette fois-ci pas question de faire traîner, et de me faire avoir, je voulais être fixée rapidement. J’ai insisté, rusé, pour provoquer une rencontre avec la décisionnaire, la fille du directeur. Courtoise, “la fille du directeur” tenait à cacher sa sympathie et à garder une distance en s’efforçant de paraître hautaine et pressée, presque craintive. Ses traits révélaient pourtant un caractère doux, maternel. Elle s’était attachée à fermer la porte à toute possibilité de discussion en me réorientant vers l’assistante. Le refus était net, le combat était perdu. Moi j’aime jouer de ces combats perdus d’avance. A chaque réplique, je m’étais amusée à répondre en arabe accentuant ainsi cette distance et cette différence qu’elle avait voulu marquer.

Une fois partie, j’ai demandé à l’assistante pourquoi elle ne parlait pas arabe.

– « Elle est juive» m’a-t-elle répondu.
– Et alors?
– « C’est parce que sa mère est française. » m’informa-t-elle avec un regard de reproche.
– « Je vois.» J’ai fait mine de comprendre d’un air innocent.

Ce que je questionnais est le fait que depuis deux générations, les juifs marocains s’efforcent à ne pas parler les langues officielles du pays, l’arabe en particulier. Je questionnais surtout son attitude craintive, sa distance, le quasi-reproche que je me donne la permission de prospecter.

Quand Malik affirmait « Tu sais bien que tu n’auras aucun sponsoring. », je savais donc précisément de quoi il parlait. L’économie marocaine est bâtie sur un système de cooptation où il n’est pas permis de passer outre les intermédiaires, les boucliers et les filtres d’une ploutocratie qui désigne ses serviteurs et décide de leurs rôles.

Voilà donc que mon tour était venu pour être choisie. Quand bien même je ne comptais pas pactiser avec le diable, j’étais bien curieuse de connaître le deal que ce système voulait bien me réserver. Je l’ai donc invité du regard, à m’en dire plus.

– « On pourrait faire un contrat fity/fifty et je te ramènerai des sponsors. Par contre je veux que tu trouves un autre nom à l’émission. Entrepreneur Talk ça sonne pas bien, ça ne va pas.»
– Ah tu trouves !
– Tu sais y a quelqu’un d’autre qui m’a approché pour reprendre ton concept mais je ne le sens pas avec lui… Il m’a proposé un autre nom mais je ne peux pas te le divulguer. Il faudrait trouver quelque chose du style « Interlignes » ou … Bon tu chercheras quelque chose et tu reviendras vers moi !

Maintenant qu’il avait mon attention, Malik commençait à se reprendre et s’approprier des airs directifs.

– « Mais d’abord, il faut qu’on décide de ton positionnement. J’arrive pas à savoir si tu es plutôt Kim Kardashian ou Christine Lagarde ?” Il m’inspectait en poursuivant “ En même temps il paraît que même Kim Kardashian c’est pas une chaudasse.»
– Ah ouais!
– Bon t’es moyennement jolie, on peut encore faire des arrangements. Est-ce que t’es prête à faire de la chirurgie ?
– D’accord. Je sais pas !

Je ne manifestais aucune résistance ni aucune objection. Je ne savais plus si on était encore au théâtre, chez les fous ou dans une dure réalité. J’ai posé une dernière question :

– « Pour qui tu travailles?»
– Pour le Cabinet.
– Quel Cabinet?
–  Le Cabinet.

Nous nous sommes quittés en convenant qu’il m’envoie un projet de contrat et que je lui propose un nom d’émission. En ouvrant la porte du bureau, je découvris attablé dans le couloir, une vedette d’un programme de divertissement digital que Malik accompagnait déjà. Un petit succès fabriqué à coups de campagnes facebook ads, à priori subversif en réalité totalement dicté. Il avait l’air d’attendre que la réunion se termine.

– « Tu sais Younes, c’est mon cousin. Y a une ressemblance, non ? » me lança-t-il.
– Oui, ça se voit ! … Maintenant que vous le dîtes.
– Mais c’est qui le plus beau ?
– Je ne sais pas.
– Non ! Dis-moi ! Moi ou lui ?

J’observai un silence. N’étant pas à une surprise près ce soir-là. Il continua : « C’est lui le plus beau, hein. Je sais. Il est plus beau ! ». J’ai montré un signe d’exaspération face à son insistance. Quoi ! Après tout cet interrogatoire, fallait-il encore que je souffre un remake de Blanche Neige façon pédés bougnoules ?

Malik essaya d’engager une conversation en parlant d’Entrepreneur Talk et m’invita à m’assoir sur le divan du couloir. J’ai très vite mis cours à l’échange de mauvais goût autour de leurs projets de soirée sur Pornhub, prétexte d’une conversation initiatique à notre supposée nouvelle alliance entre putes du système.

De retour à la maison, je me suis affalée sur mon lit dans le noir. Des dizaines de questions fusaient dans mon esprit sidéré par ce que je venais de vivre. Étais-je coupable de me retrouver dans cette situation ? Est-ce qu’il y a quelque chose dans mon comportement qui renvoie une image négative de moi-même au point qu’on me propose de me prostituer ? Comment peut-on proposer à une femme qui n’a rien demandé un contrat de prostitution ? Qu’est-ce que j’ai raté ? A quel moment j’ai fauté?

Au fond de moi, je craignais de ne pas pouvoir sortir de ce cercle d’enfer sans issue dans lequel je me suis retrouvée depuis mon retour de Shanghai et qui me condamnait à m’enterrer vivante. Je me suis souvenue de mon premier supérieur qui m’a clairement signifié qu’il est inutile d’avoir des ambitions. Il aimait me répéter qu’au lieu de venir au travail le weekend pour me former toute seule à la modélisation financière, je ferais beaucoup mieux de me faire des amis et profiter de la vie. Il trouvait que la voiture que je m’étais achetée était trop chère pour moi et qu’une CherryQQ m’aurait mieux convenue. Je me suis souvenue de mon second supérieur qui avait promis de me former en m’embauchant et qui prenait beaucoup de plaisir à m’inviter à courir sur la corniche chaque matin. Je me suis aussi souvenue de ce collègue bienveillant qui m’avait recommandé de me marier au plus tôt et de me fondre dans la masse.

Mais comment donc me fondre dans une masse à laquelle je ne ressemble en rien ? Comment accepter de servir la médiocrité?

Je n’avais pas la force de me changer. J’ai tout juste pu enlever mes baskets décorées de vernis multicolore. J’enlevais le peu de couleurs autour de moi pour enfoncer ma tête dans mon oreiller, sombrer dans le noir absolu et éteindre mon cerveau.

Plus tard, je suis repartie voir le site Traits du Maghreb pour découvrir les profils de ces femmes égéries qui ont bien réussi à se fondre dans la masse. J’ai retrouvé une interview avec la mère de Malik, enfin je le présume, puisqu’elle porte son nom. Large sourire, col roulé et tailleur stricte, elle a un côté Aunt Lydia de Handmaid’s Tale de Margaret Atwood, leader des servantes d’un monde dystopique. Elle a bien une tête à répéter les règles d’or de la Tante Lydia « “L’Ordinaire » c’est ce à quoi vous êtes habituée. Cela peut ne pas vous sembler ordinaire pour le moment , mais après un certain temps, tout cela deviendra ordinaire.»

L’interview la décrit comme une pédiatre qui s’est essayée à la politique mais s’est détournée très vite de “ce milieu de fourberies” pour se consacrer à faire du bien « Faire du bien autour de moi est quelque chose de primordial, me dire que je suis utile est un sentiment qui me fait du bien ».

J’ai lu les profils d’un couple mère-fille. La mère semble être une star. Je n’ai jamais entendu parler d’elle bien qu’elle dise avoir tout fait dans sa vie. Elle a même une fiche Wikipedia! Elle aussi s’est essayée à la politique mais en vain. Elle mène un combat pour la scolarisation et pour l’écoute des mères qui sont la clé de voûte de notre société . La fille affirme qu’«  Il faut faire et défaire pour mieux faire » . Après une longue carrière dans le secteur cosmétique, elle a atterri comme responsable stratégie de la première université privée d’Afrique pilotée depuis les Etats-Unis et l’Europe. Elle aime “Contribuer à un projet éducatif panafricain qui puisse avoir un impact sur nos communautés est une motivation quotidienne. Ce perpétuel mouvement est mon moteur.”

Une autre égérie du Makhzen est gérante d’une fondation pour l’éducation des enfants, jeunes et femmes des zones rurales. Son diplôme à Harvard a changé le cours de sa vie. Elle vise à améliorer le système éducatif marocain.

En somme, aucune n’est « Kim Kardashian », elles ne sont pas non plus « Christine Lagarde », on est plus dans du chiennes de garde. Elles s’intéressent à rééduquer la population marocaine à commencer par les populations rurales et la jeunesse. Mais à quoi et dans quel but veulent-ils rééduquer les marocains? [/ays_block]

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Ces extraits sont publiés avant parution pour provoquer un débat. Laissez vos commentaires ci-dessous.

Kenza Bennis

Kenza is an entrepreneur, communication expert and social activist. She started her career as a Private Equity analyst and took the plunge of entrepreneurship back in 2011 when she founded an innovative beauty e-commerce and a beauty brand. She is the founder of eEducation.Africa, an NGO that gives talented individuals access to emancipating online education in line with their culture and market needs.

2 Comments

  • Omar B. dit :

    Merci Kenza de partager ce bout de ton histoire avec nous. Je ne connais pas la part de réalité et de fiction dans ton récit mais il semble qu’il y a beaucoup de vérité. Si c’est le cas, ton geste est courageux et utile pour le Maroc aujourd’hui. Il est important de documenter cela à un moment où le Makhzen est accusé par beaucoup (ONGs et Presse internationale notamment) d’instrumentaliser les femmes marocaines pour faire taire les voix libres et critiques. Je laisse ici le nom de trois journalistes – parmi les meilleurs chez nous – victimes de ces sales manoeuvres : Soulaiman Raissouni, Omar Radi et Taoufik Bouachrine. Les trois sont aujourd’hui derrière les barreaux. Condamnés respectivement à 5 ans, 6 ans et 15 ans de prison ferme.

    • Kenza Bennis dit :

      Le début du roman est autobiographique. Tout ce que j’avance dans ce chapitre est réél. J’ai essayé d’être fidèle le plus possible au vécu. Le nom du webzine et des personnages ont été modifiés.

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