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— Alors, qu’est-ce qu’il y a ?
— Ils vont s’emparer du Maroc !
[…]
— Eh bien ! voilà. L’expédition de Tanger était décidée entre eux dès le jour où Laroche a pris les affaires étrangères ; et, peu à peu, ils ont racheté tout l’emprunt du Maroc qui était tombé à soixante-quatre ou cinq francs. Ils l’ont racheté très habilement, par le moyen d’agents suspects, véreux, qui n’éveillaient aucune méfiance. Ils ont roulé même les Rothschild, qui s’étonnaient de voir toujours demander du marocain. On leur a répondu en nommant les intermédiaires, tous tarés, tous à la cote. Ça a tranquillisé la grande banque. Et puis maintenant on va faire l’expédition, et dès que nous serons là-bas, l’État français garantira la dette. Nos amis auront gagné cinquante ou soixante millions. Tu comprends aussi comme on a peur de tout le monde, peur de la moindre indiscrétion.

Bel-Ami, Guy de Maupassant (1885)

4 mars 2022

 

Je me réveille d’un sommeil lourd. Il est neuf heures. Je n’ai pas entendu le réveil sonner. Je l’ai fixé à cinq heures quinze. C’est bien ambitieux pour un coeur désespéré mais je n’ose revoir à la baisse mes ambitions.

Ce matin je me sens abattue. Je me suis endormie après être restée scotchée devant mon téléphone pendant des heures, hypnotisée par le mouvement d’actualisation machinal de mon feed Twitter, en attente du verdict du procès de Omar Radi que j’avais quitté plus tôt dans la journée. Bien que le régime marocain se soit engagé dans une chasse aux sorcières sans merci contre les journalistes et les esprits libres et critiques, l’absence de charges concrètes et l’évidence de l’innocence de Omar Radi que les plaidoiries de ses avocats ont démontrées avec brio rendaient incompressible la grande attente d’une bonne surprise.

Le 25 octobre 2019, le fondateur du quotidien Akhbar Al-Yaoum, Tawfik Bouachrine, avait été condamné à 15 ans de prison pour « viols » et « trafic d’êtres humains ». La peine de l’éditorialiste qui l’a remplacé, Soulaimane Raissouni, a été confirmée le 23 février 2022 à cinq ans de prison pour « agression sexuelle ». Dans la même lignée, poursuivi pour atteinte à la sécurité intérieure de l’Etat » et « viol », c’est à vingt-trois heures quarante, le 3 mars 2022, que la peine de Omar Radi a été confirmée en appel à six ans de prison. Malgré l’heure tardive, un torrent de condamnations de la sentence a inondé le réseau social Twitter, fustigeant l’obstination du régime dans sa fuite en avant obscurantiste totalitaire. C’est un coup de massue pour la conscience collective de la société marocaine malmenée. C’est aussi un coup pour moi.

Je finis par sauter du lit. Faisons une bonne action aujourd’hui, au moins une : éviter de se faire sermonner par mama. Je l’entends déjà “ Tu n’es pas partie déposer le dossier au commissariat. Je te l’ai pourtant répété chaque jour cette semaine!”

Vendredi, c’est ma dernière chance de la semaine. Je laisse la voiture m’y conduire. Il fait un temps de printemps déjà. Le soleil a réchauffé les sièges en cuir. Mon Spotify lance une chanson de Radeh iraqi. Son effet euphorisant instantané m’entraîne. “Elaab!.. hoy! hoy! hoy! … eywa eywa … hele wallah! ohoy! … Roh!”. Mon corps s’éveille à la voix bohême de Sajeda Obaid et je danse comme si personne ne pouvait me voir. Durant le court détour imposé par la ligne de tramway, j’évite pas moins de trois heurts. Le secret pour conduire en toute sécurité à Casablanca c’est de ne jamais montrer d’hésitation et de ne jamais céder sa priorité. C’est assez semblable à l’attitude qu’il faut adopter au sein de la société marocaine. Il ne faut jamais laisser paraître sa faiblesse face à l’agressivité ambiante au risque de se faire écraser sans merci, sans chance de se relever.

Le commissariat est vide. Je vais directement au bureau de renouvellement des cartes d’identité.

“Salam. Je suis venue pour un certificat de résidence.”

Le policier initie une longue séries de questions : “Tu es mariée? Tu as un tr…”

Je l’interromps et énumère de manière pressée les réponses qu’il attend : “Je n’ai pas d’enfants. Je n’ai pas de mari. Je n’ai pas de travail. Je n’ai pas de maison. Je n’ai rien du tout. Alhamdoulillah (Dieu soit loué). Je suis déjà passée et j’ai ramené tous les documents qu’il faut.”

Il sourit et marque un silence. “Quand est-ce que tu es passée?”

— Avant-hier. Tu n’étais pas là. Alors voilà les photos, l’engagement, la photocopie de CIN, la facture de Lydec…” Je lui tends les documents, toujours pressée d’en finir. Je redoute qu’il requiert encore un autre document que je n’aurais pas.

— Ça c’est un rappel, il me faut la facture.

— Ça fait un moment qu’ils ne nous envoient plus la facture. Il n’envoient que ça. Prend-la, y a toutes les infos qu’il faut dessus.

Pendant qu’il inspecte la feuille de rappel rose, sa collègue m’interpelle violemment : “Pourquoi tu ne serais pas capable d’emmener la facture quand tout le monde y arrive?”

Elle m’indique la pile de factures Lydec (Lyonnaise Des Eaux de Casablanca) que le policier feuillète en me regardant. Elle sont en excellent état et certaines sont imprimées en noir et blanc. Je présume qu’elles n’ont pas été envoyées par la poste. Nous ne sommes donc pas les seuls à recevoir les rappels bien avant les factures.

Les fumiers! Cela ne leur suffit plus de gonfler les factures quand ça leur plaît pour arranger leurs comptes financiers et maintenir leur cours en bourse, sous prétexte d’estimations haussières remboursables après audit. Maintenant, ils gonflent leurs revenus à travers des majorations non remboursables en éliminant les délais accordés aux clients pour acquitter leurs factures. Ce n’est pas étonnant de la part de Lydec qui jouit d’une impunité au Maroc et qui en profite en commettant toutes sortes d’abus.

Sur la page LinkedIn de la société on peut lire “Lydec est un opérateur de services publics qui gère la distribution d’eau et d’électricité, la collecte des eaux usées et pluviales et l’éclairage public pour 4 millions d’habitants de la Wilaya du Grand Casablanca. Ces missions lui ont été confiées dans le cadre d’un contrat de gestion déléguée signé en 1997 pour une durée de 30 ans (2027).” Or le fait que la société soit cotée à la bourse de Casablanca depuis 2005 et la composition de son actionnariat ne permettent pas de présager une fin proche aux abus subis par les casablancais. Lydec est détenue, majoritairement par le français Suez (Veolia /BlackRock), ainsi que la Royale Marocaine d’Assurances et la Caisse de Dépôt et de Gestion du Maroc (CDG). Un tel tour de table signifie que Lydec est intouchable, aucun journaliste ni aucun citoyen ne peut dénoncer ses abus et être entendu. Mon père s’y était essayé il y a de cela quelques années. Lydec déversait des eaux usées dans l’oued de Bouskoura. Des animaux en sont tombés malades, d’autres ont péri, et plusieurs paysans ont essuyé des dommages en perdant leurs bêtes. Nos chiens qui rôdaient souvent près de la rivière, avaient perdu leurs poils pendant un moment. Mon père avait assemblé les preuves, des photos d’animaux morts et plusieurs vidéos des moments où les eaux usées ont été déversées. Aucun journaliste n’a voulu en parler. Il avait fini par retrouver un directeur de Lydec dans son café favori pour lui faire entendre raison. “Lui faire entendre raison” c’est à dire qu’il l’a soulevé par le cou et l’a menacé en cas de récidive. Cela aura eu le mérite de lui donner une impression de recouvrer un pouvoir, de ne pas rester impuissant, et puis de nous amuser quand il nous a raconté l’épisode. Sans plus, car en réalité, l’affaire n’est pas celle d’un expatrié français irrespectueux de l’environnement au Maroc, mais celle de l’érosion des libertés et de l’espace de vie des citoyens par les acteurs du grand capital. En cela, les institutions marocaines sont les premières complices, et la CDG, qui tend à privatiser la chose publique de manière arbitraire, incarne particulièrement ce phénomène. Bien sûr, nous sommes encore loin d’un climat orwellien mais on peut d’ores et déjà en goûter les prémices. Telle fut mon expérience quand j’ai visité le parc du nouveau quartier Casablanca Financial City exploité par la CDG, rare espace vert dans le poumon économique du Maroc. J’avais entendu tellement de bonnes choses sur le parc que je m’étais décidée par un après-midi ensoleillé, à profiter d’une courte cure de mélatonine. Dès l’entrée vide, le ton était donné. J’ai été invitée par le gardien à sortir tout se suite par le chemin que j’avais emprunté, pour rentrer encore une fois par le sens indiqué. Le regard désolé, il s’excusa de m’infliger une telle bêtise qu’imposaient les caméras de surveillance qu’il m’indiqua du doigt. Non découragée, j’ai marché dans le parc à la recherche d’un endroit tranquille pour bouquiner. Je finis par trouver un petit carré de gazon en suivant les chemins en terre rouge bordés de plantes qu’il était difficile d’enjamber. Je me sentais en intrusion dans un grand jardin privé. Un sentiment confirmé par une voix surgie de nulle part, une fois assise. Chaque quinze minutes, un message vocal agressant les désireux de quiétude, souhaitait la bienvenue dans le parc de la CDG. Exit la notion de propriété publique, exit mon espoir de trouver un parc vert pour bouquiner tranquillement, exit ma cure de mélatonine. Dans ce bout de jardin surveillé, on rappelle au visiteur qu’il n’est pas dans un jardin public mais l’invité de la CDG, et qu’il a l’obligation d’en être reconnaissant et de se conformer à sa discipline. Ce genre d’atteintes aux droits et à la dignité du citoyen est le pain quotidien du marocain, si bien qu’il faut apprendre à les dépasser non pas par indifférence mais par souci de préserver sa santé mentale.

C’est pour tenter de désamorcer la situation au commissariat et pour éviter de revenir une troisième fois que je tente l’humour. J’apostrophe la policière avec un large sourire : “Tout doux! Calme toi !” .

— “Je suis très calme. Je m’en fous que tu aies payé ou pas. J’ai besoin de la facture!”

— Tu vois tous les problèmes qui te rendent nerveuse comme ça, moi je m’en suis débarrassée. Tu devrais en faire de même!

Mon sourire communicatif a fait son effet. Voilà que nous rions tous les trois à mes propos.

— “Oui t’as bien raison.” confirma-t-elle amusée

— “C’est mieux de se débarrasser des hommes dans sa vie hein!” me lança le policier.

Je souris sans le regarder. Je ne réponds pas. Je reconnais en lui un chic type, une belle âme. Je ne voudrais pas lui confirmer qu’il soit mieux pour les femmes de se débarrasser des hommes. Je ne le pense pas. Seulement, jusqu’à présent, je ne suis pas encore tombée sur les bons. J’insiste en les implorant : “C’est tout ce qu’ils envoient depuis un long moment! Il n’envoient plus la facture, et moi j’ai pas envie de repasser encore.”

La policière se résigne à m’aider : “Bon, montre moi tes papiers”. Je les lui tends et elle s’arrête sur la première pièce : “Mais elles sont trop anciennes tes photos.”

— Quoi! J’ai pris des rides! C’est ça que tu veux me dire? Mais regarde bien! J’ai pas changé.

— Si, t’es même mieux maintenant.

— Voilà! J’ai peur qu’on me porte le mauvais oeil. C’est pour ça. Allez, prends celles-là. Elles font l’affaire. J’ai pas envie de revenir. Tu sais si c’était pas pour ma mère, je ne serais pas là!

— Mais tu ne veux pas ta carte d’identité?

— A quoi bon?

Les deux policiers se regardaient incrédules et amusés par une citoyenne intrigante. Je ris aussi et je continue : “Tu connais cette vidéo meme de la pièce de théâtre Sharea Mohamed Ali avec Wahid Seif “Qu’est-ce que ce drôle de monde?”[ ايه ده؟ ايه ده؟ ايه المجتمع ده؟ ]? Bon ben moi j’ai refermé la porte tout de suite, tu vois! J’ai même pas pris la peine de m’avancer. J’ai dit : “Vous savez quoi les gars? Bon ben vous faites sans moi hein!” Non! J’ai jeté l’éponge. Ah ouais!”

— Bon, parce que tu me fais marrer, j’accepte ton dossier mais au moment du retrait tu me ramènes la facture et des photos récentes. Tu télécharges la facture du site de Lydec! On fera un échange. Pourquoi tu n’es pas partie prendre des photos avant de venir, hein?

— Je viens de me faire les sourcils. Ils sont encore trop foncés là. Je peux pas me faire photographier aujourd’hui. Demain, peut-être… Tu vois c’est ça le genre de problèmes que j’ai. Tu devrais faire comme moi je te dis!

Les deux collègues s’esclaffent de rire, amusés par mes réponses décalées. “Elle est le genre de personne avec qui t’as envie de prendre un café.” dit la policière.

Le policier curieux d’en savoir plus me lance avec un large sourire : “Toi tu as un passé!”

“J’ai un passé.” Je lui rétorque sur le champ avec un large sourire et un regard coquin qui le croque tout entier pendant un centième de seconde et qui le rendra heureux pour longtemps.

La policière poursuit le contrôle des documents : “Et ton père?”

— Mais quoi mon père! On a pas fini? Qu’est-ce tu lui veux à mon père? Il est mort mon père! Il est tranquille pour de bon mon père!

— La photocopie de sa carte d’identité.

— Mais c’est pas sa maison! Je veux un certificat de résidence là!

— Tu as bien un père!

Je lui tendis une copie de mon livret de famille. Il faut toujours prévoir des documents en plus quand on a affaire à l’administration marocaine.

— Voilà! Tu vois que tu as tout ce qu’il faut. Reviens lundi ce sera prêt.

Je pris congé en les remerciant. Dans le couloir du commissariat, je les entendais encore parler de moi. Ils étaient contents de tomber sur une rare citoyenne qui égaye leur journée. J’étais également heureuse de tomber sur eux, presque rassurée, moi qui redoute toujours de me rendre dans ce commissariat. Avoir affaire à des policiers courtois, respectueux, souriants et compétents n’y a pas toujours été de mise. Le regard inquisiteur du commissaire que j’ai croisé en sortant, n’aura pas manqué de me le rappeler. Tout me répugne dans ce commissariat. Le mépris des policiers me reconduisant à l’entrée lorsque je venais porter plainte contre le garagiste en bas de mon immeuble qui exerce sans autorisation et exploite la rue comme son atelier ; le banc à l’entrée où je me souviens qu’un policier qui ressemblait plus à un délinquant m’avait proposé une relation sexuelle après toutefois s’être assuré que je n’étais mariée ; cette entrée même où le commissaire s’était montré inquiet de mon projet d’installer des caméras de surveillance à l’entrée de mon immeuble suite à des révélations inquiétantes du garagiste certainement recruté comme indic lors de l’un de ses séjours en prison.

Sur le chemin du retour, pas de musique. Je ne pense à rien pour purger mon esprit. Arrivée dans ma rue, je ne trouve pas de place où stationner. Trois voitures en deuxième position attendent que des places se libèrent. Les places de stationnement sont occupées par le garagiste. Il est adossé à l’une des trois voitures aux capots ouverts, en pleine discussion avec deux hommes qui occupent la voie. Une rallonge électrique traverse la rue à partir du garage pour brancher une ponceuse posée sur un meuble de salle de bain en aluminium rempli d’outils et calé à une voiture surélevée par un cric sur le trottoir face au garage. Il me regarde en me narguant. Tantôt un bouchon couvre la rue de bruits de klaxon. Le garagiste ne bronche pas, et moi non plus. Quand je venais de m’installer à Casablanca, j’imaginais que l’état des rues en délabrement était du à la pauvreté, au manque de moyens, à des pouvoirs publics mal organisés, à bien des raisons auxquelles il est possible de remédier. C’était méconnaître le système politique et l’histoire du Maroc moderne.

Casablanca a été choisie pour construire un port stratégique au projet colonial. Elle n’était alors qu’un bourg tombé dans l’oubli mais à l’avantage d’offrir une darse praticable quand le temps n’était pas mauvais. Son nom fait référence aux ruines d’une maison blanchie à la chaux qui servait d’amer aux marins ibériques qui naviguaient dans les parages. La résistance des quelques locaux à l’aménagement du port, qui troublait la sérénité du Mausolée de Sidi Belyout, a été balayée par un bombardement de l’armée française à partir de navires de guerre en 1907. Avec pour seul vestige, la Sqala, modeste muraille fortifiée par les portugais qui avaient rasé la ville des siècles auparavant, Casablanca était une feuille blanche qui pouvait être totalement façonnée par le Protectorat pour le Protectorat. Elle a été le laboratoire de la modernité sur le plan politique et architectural. Le coeur de la ville dit médina a été développé autour du port surplombé par la Sqala. Non loin une petite tour avec une une horloge, a été érigée pour s’ouvrir sur une place principale, la place de France rebaptisée place des Nations Unies. Dans son prolongement, on trouve un centre d’affaires, l’essentiel des hôtels et des consulats étrangers mais également le quartier résidentiel art déco destiné aux colons. Le quartier des Habous, réplique modernisée de la médina de Fès, a été réservé aux Marocains qui ont afflué par la route de Fès, ouverte par l’armée française pour conquérir l’Empire chérifien après le bombardement. Ainsi dès les années vingts, la structure de la ville était déjà établie. Le reste de son développement représente des extensions basées sur ce coeur économique.

Ce n’est en rien un hasard si la place de France est bordée aujourd’hui par le prédominant édifice de l’hôtel Hyatt Regency ainsi que le siège de la BMCI. Ces deux bastions du système colonial représentent le pouls du Maroc moderne. Le Hyatt Regency est l’adresse où se tiennent les principales conférences et réunions de l’establishment ; il est le lieu de la conférence des dirigeants arabes mis sous écoute en 1965 pour offrir un tournant décisif à Israël qui imposa le contrôle de l’intégralité de Jérusalem et un système militaire en Cisjordanie à l’issue de la guerre des six jours. La BMCI quant à elle, est la filiale de la banque BNP Paribas qui fut à l’origine de la colonisation du Maroc et de la mise en place de l’économie moderne. La Banque de Paris et des Pays-Bas participait dès 1902 au financement des emprunts à des taux usuriers. L’usure c’est le cadeau empoisonné de l’ancêtre de la BMCI (1964) au Maroc, et pas seulement!

Cet épisode d’emprunt représente une rupture majeure dans le temps long de l’Histoire du Maroc. Il a jeté les fondations du système politique du “Maroc moderne” qui impactent à ce jour le quotidien des marocains. Il faut donc impérativement comprendre le contexte de gestation de cet emprunt et son but stratégique pour comprendre l’économie et les enjeux de la société marocaine actuelle. A proprement parler, le Maroc n’a pas été colonisé par la France mais par la Haute finance.

A la veille de contracter des emprunts, longtemps affaiblie par des guerres de succession intestines, la dynastie Alaouite a de plus en plus de difficultés à fédérer les tribus et collecter l’impôt. Le sultan Hassan 1er (1873-1894) avait entrepris un gigantesque effort pout y remédier dans l’urgence de faire face à un déficit commercial qui s’alourdissait depuis les années 1870 suite à la signature d’un traité commercial de libre échange avec le Royaume-Uni qui a sérieusement miné le pouvoir du makhzen. Un coup d’état à sa mort coupe court à son entreprise qui allait bon train malgré le fort endettement vis-à-vis de banques étrangères qui finançaient des réformes de modernisation. Ahmed Benmoussa, dit Ba Hmad, de mère juive et succédant à son père chambellan sous Mohamed IV, parvient à écarter le réel prétendant au trône pour le remplacer par Moulay Abdelaziz, jeune fils du défunt alors âgé de quatorze ans et qui lui aussi est de mère juive. Sa mise sous tutelle permit à Ba Hmad de régner en despote et d’encadrer le prochain sultan à sa guise. Il cultive l’ignorance de l’héritier en l’écartant des affaires politiques et en l’occupant par des divertissements. Il s’en suivit une totale collaboration avec les puissances étrangères. La résistance est réduite au silence quand elle n’est pas éliminée. Le régent est capable des plus grandes exactions. D’éminents ministres sont engeôlés dans des conditions sordides. Le droit d’imprimer des livres est strictement censuré afin de limiter l’essor de l’université d’AlQarawiyyin et la capacité des leaders religieux à conscientiser la population sur les enjeux de la modernisation et le tournant irréversible qui se trame. Enfin et surtout, Ba Hmad, institue un système de corruption sans précédent qui perdure jusqu’à aujourd’hui.

A son intronisation effective à l’âge de dix-neuf ans, la fabrication d’Ahmed Benmoussa appelé le sultan “mahboul” est en totale rupture avec l’islam, le sens de l’Histoire et celui des réalités. Attardons-nous sur le sultan Moulay AbdelAziz pour mesurer un peu plus l’ampleur du ravage du régent BaHmad. Obnubilé par les inventions modernes, il aime s’entourer d’acquisitions somptuaires et de vanités extravagantes qui “font le bonheur des arnaqueurs”. Il est l’incarnation de la bonté et de la faiblesse même selon ses contemporains et “las d’être sultan” comme il le confia les yeux remplis de larmes à Walter Harris, journaliste américain du Times. Il passe le plus clair de son temps dans son parc d’amusement. Quand il ne traîne pas sur son circuit à vélo monté avec des rampes et des obstacles en planches et en matelas, ou ne joue pas à son billard “richissime, tout marqueté, tout doré” avec des conseilleurs étrangers, il aiguise son art d’instagrammer avant l’heure. Gabriel Veyre qui lui enseigna l’art de la photographie et immortalisa quelques un de ses moments de plaisirs simples et enfantins, raconte dans son ouvrage Dans l’intimité du sultan :

“passant de longues journées, enfermé dans son harem, à photographier ses femmes. (…) Il les fit parer de leurs atours les plus voyants, de leurs bijoux, colliers, bracelets, aigrettes ; il les plaça devant des fonds d’éclatants tapis, disposa autour d’elles, sur la table drapée de violentes étoffes, des fleurs artificielles, baroques, criardes, et chercha enfin à réaliser les tableaux les plus colorés qu’il put former. Il obtint souvent de très jolis clichés.”

Le sultan Moulay AbdelAziz à vélo, G. Veyre, op. cit.

Parfois encore, il offrait des moments insolites aux citadins de Fès, c’est ainsi qu’on le vit traverser la ville installé dans une locomotive de type Decauville sans roues tirée par des mulets. Cependant, ce ne sont évidemment pas les folles excentricités d’un enfant abusé qui ont creusé le déficit commercial d’un empire agonisant. Pour l’essentiel, c’est le concours de la mafia de hauts fonctionnaires corrompus, instituée par BaHmad, qui empochait des commissions et trafiquait les comptes, et les recommandations d’emprunts effrénés des conseillers des missions européennes qui abusaient de l’inexpérience du sultan mahboul, qui ont provoqué la faillite irréversible de l’état marocain.

Le coup de grâce a été donné en 1901 par l’envoyé britannique Arthur Nicholson qui désorganise le système fiscal. C’est une réforme baptisé Tertib (ordre) qui supprime définitivement les impôts islamiques pour instaurer un nouvel impôt unique basé sur la surface cultivée. De fait, le sultan est dans l’impossibilité de percevoir tout impôt direct auprès de ses sujets. La forfaiture de BaHmad s’est matérialisée par la dislocation du lien fiscal qui unit le Makhzen à sa population.

A la signature du contrat de l’emprunt 1904, une administration du contrôle de la dette est créée pour prélever les revenus douaniers nécessaires à son service. Elle effrite de fait la souveraineté du pouvoir. Bien que l’endettement ne représente que 10% des richesses produites par le Maroc à cette date et seulement 35% en 1912, le fait que le makhzen n’aie pas accès à la perception des impôts achève de le mettre à genoux. Le sultan signe en juillet 1906 le traité d’Algesiras qui partage l’influence sur le Maroc entre la France et l’Espagne. La France est chargée de la police des ports marocains, et pour la première fois, met son nez dans la surveillance des frontières avec l’Algérie pour s’assurer pour longtemps que les deux pays alliés ne se solidarise plus.

La levée de boucliers qui s’en suit permet de destituer “le sultan mahboul” en 1907 au profit de son frère Moulay Abdelhafid Al Hassan, plus fidèle à l’essence de dynastie alaouite et plus au fait des défis politiques. Or ce dernier ne peut plus retourner la situation. L’état marocain perd définitivement sa souveraineté quand la Banque d’Etat du Maroc (BEM) gérée par les puissances occidentales signataires d’Algésiras, obtient le monopole d’émission de la monnaie.

A partir de cet évènement fatal, la Haute finance a pu aisément imposer son ordre (Tertib?) au Maroc. En 1953, à la veille de l’indépendance, Edmond Spitzer, président de la BEM faisait remarquer : « La Banque de Paris et des Pays-Bas est le chef de file indiscuté de tous les groupes intervenant au Maroc : en fait, elle contrôle la plupart des secteurs importants de l’économie en liaison avec notre Banque d’État, la Compagnie générale du Maroc et l’Omnium nord-africain ». Cet ordre a été perpétué au lendemain de l’indépendance à travers un système de délégation. Aujourd’hui, l’industrie bancaire marocaine devenue moteur de l’économie est prospère ; et, quand on observe de près la composition des membres des directoires des banques marocaines, on remarque une présence systématique à leur tête des rejetons des signataires du “manifeste de l’indépendance”. Par exemple, dans l’actionnariat de la BMCI au coeur de ce système, on retrouve le groupe Holmarcom qui appartient aux descendants de Abdelkader Bensalah. Qui est Abdelkader Bensalah? Il n’y a pas beaucoup de traces pour nous renseigner. Sa courte biographie sur le site de sa fondation, qui tient en trois paragraphes nous apprend qu’il était un entrepreneur patriote et grand visionnaire sans nous préciser ce qu’il a su voir. Un manque d’information qui contraste radicalement avec l’ubiquité du groupe dans l’économie marocaine. De là à douter que le manifeste d’indépendance cache un pacte avec le monde de la finance, il n’y a qu’un pas que je ne franchirai pas.

Il n’y a cependant pas de doute sur l’influence de cette place des Nations Unies et ce siège sur le plan urbain de Casablanca. A partir de cette medina pensée par le Protectorat, la ville s’est étendue au fil des développements du commerce désormais orientés par la monnaie dette, les monopoles de l’ONA et les pans tenus par quelques signataires du manifeste de l’indépendance. Crédit après crédit, les extensions de Casablanca ont pris corps. Un corps à l’image de cette caste choisie par la domination étrangère : collabo, ignare, traitresse et dépourvue de noblesse, résolument barbare tel que les colons conçoivent les berbères. Un corps à l’image de l’usure. L’usure est désignée par le mot Riba en arabe, qui signifie également excroissance. Casablanca est justement une excroissance. Une excroissance de bâtiments, sous-jacent principal de ce qui est devenu le fuel du pays, le crédit ; sans place pour des lieux de vie : peu de parcs, peu de théâtres, peu d’associations, pas de centres de loisirs, pas de musées, pas de bibliothèque, pas d’architecture urbaine, pas de monuments, pas de mémoire, seulement des itérations organisées malgré leur apparence bordéliques. Quand bien même des richesses de la mémoire de Casablanca surgissent de sa terre, son patrimoine préhistorique étant unique au monde, elles finissent par disparaitre de la vue de la population locale. On ne compte plus le nombre de fossiles détournés pour être mis en vente aux enchères à l’étranger. L’excroissance a aujourd’hui atteint la seule forêt de la ville, abattue pour laisser place à une grande densité d’habitations exigües sans caractère mais avec des cours de golf pour la bourgeoisie m’as-tu vu. Casablanca est en définitive une excroissance qui ronge, un capharnaüm organisé, maîtrisé, sans issue et qui ne laisse pas de place aux libertés. Je ne l’avais pourtant pas réalisé à mon retour au Maroc bien que j’avais atterri au coeur même de la machine infernale. Au cinquième étage de la BMCI, j’avais passé l’été 2008 à jouer à l’analyste crédit, en tant que stagiaire. En dépit des prétentions de sophistication que l’encadrant s’attachait à m’expliquer en me détaillant les mesures de la réglementation de Bâle II qu’on mettait alors en place, le processus était machinal et ennuyeux. La règle est simple, on accorde un crédit contre un minimum de fonds propres et des garanties immobilières parce que l’usure se nourrit de terres.

J’étais à mille lieux de comprendre qu’à chaque dossier de crédit validé, je contribuais moi-même à engraisser un peu plus la bête inféodé et inféodante. Je pensais naïvement, que le Maroc en apparence bouillonnant a un potentiel de développement et que je saurais évoluer dans un environnement incertain en mutation. Or en réalité le Maroc est figé par une politique consumériste destructrice et, comme avait prévenu Ibn khaldoun des siècles auparavant, l’homme est le produit de ses habitudes et de son milieu, et non le produit de sa nature et de son mélange d’humeur. Les possibilités d’évolution dans ce contexte sont très limitées comme j’ai fini par en faire l’expérience à mes dépens, à la dure.

Voilà un long détour historique et une lecture personnelle de l’urbanisme casablancais, pour expliquer pourquoi ce vulgaire tôlier passé par la taule transforme une rue en atelier bordélique au grand dam de la santé et de la valeur des biens du voisinage. Il prend un malin plaisir à me narguer pour me rappeler qu’il est indéboulonnable parce que protégé par la police. Il avait lancé à ma mère : “T’es qu’une femme! Tu peux rien faire”.

J’ai fini par trouver une place. A l’entrée de l’immeuble, je tombe nez à nez avec la voisine que le garagiste a dénoncée. “ Elle fait entrer les hommes ! ” a-t-il prévenu. Je l’observe. Elle entre avec hâte dans son appartement. Le commissaire s’était montré catégorique, il m’a assuré que je ne pouvais rien faire. Le centre des villes qui ont une histoire noble sont prisés et prennent de la valeur avec le temps. Le contraire est juste pour Casablanca dépourvue de noblesse et fabriquée pour couper les marocains de leur Histoire. Plus on est proche de la place des Nations-Unies plus la qualité de vie se dégrade et cela se vérifie totalement pour le cas de ma rue. Rien ne semble perdurer dans cet environnement sans âme où les détenteurs de pouvoir se sont résignés à tailler la branche sur laquelle ils sont assis. Dans une économie qui n’est plus basée que sur l’usure sans industrie et sans production de valeur ajoutée, l’immobilier est essentiel. Le bâtiment nourrit le système usurier, d’où l’adage : quand le bâtiment va tout va. Les logements deviennent semblables à l’électroménager devenu fragile pour assurer un renouvellement. A Casablanca, c’est en pourrissant les quartiers qu’on pousse les gens à renouveler leurs propriétés immobilières. En langage de guerre, on appelle cette politique tactique de la terre brûlée.

Une question me taraude: la police est-elle entrée en contact avec la voisine? J’essaie de me convaincre que ça ne me regarde pas, mais mon esprit qui fait des connections avec le procès auquel je viens d’assister se fixe sur le sujet. La plaidoirie décousue et absurde de l’avocat de la plaignante me hante encore. Cette sortie, les regards du commissaire et du garagiste, ont remué la plaie.

Le procès de Omar Radi est politique. Il a été provoqué par son enquête sur l’expropriation, sans avis à la façon d’une gestion coloniale, de terres tribales sous prétexte d’utilité publique. Les fonds résultant des expropriations ne sont pas remis en circulation dans l’économie de manière démocratique et les terres finissent par se transformer en projets immobiliers de luxe qui ne manquent pas de privatiser des espaces publics à la façon CDG. Cette prédation foncière concerne pas moins de quinze millions d’hectares de terres collectives ou en gestion agricole. Une manne sur laquelle lorgne l’industrie de l’usure.

Une opération de charme a été montée pour masquer l’entourloupe d’atomisation et de privatisation des terres. Ivanka Trump, notoire fausse championne des femmes, a été choisie pour être l’ambassadrice de “la melkisation, l’alphabétisation et la consultation agricole” en faveur de l’égalité des femmes. Dans un tweet, elle a loué “une étape importante pour l’adoption d’amendements sur la loi sur l’héritage”. Si en réalité, l’actualisation de la loi qui accompagne les mesures d’expropriation ne prévoit pas encore de toucher aux lois islamiques de l’héritage, le but est désormais affiché. Cette grande opération de spoliation est menée au nom de l’égalité que les femmes marocaines n’ont pas demandée puisqu’en islam, la femme hérite principalement dans la majorité des cas. Et c’est justement parce que la femme éduque et hérite dans la majorité des cas qu’elle est la grande proie des campagnes de propagande de la finance notamment celle de la Société Financière Internationale (IFC), #Morocco4Diversity, imposée aux grandes entreprises marocaines. Derrière ce cirque sur les droits des femmes, se cache peut-être un projet colonial. Omar avait d’ailleurs relevé que « la loi qui est utilisée pour exproprier les gens des terres collectives est une loi qui date de 1919. L’une des premières lois que la France a instaurée pour récupérer les terrains au Maroc ». L’arrivée des colons et la spoliation des terres sont des phénomènes interdépendants. Le Maroc en normalisant ses relations avec Israel a ouvert aux israéliens la possibilité d’investir au Maroc. Leur choix se porte essentiellement sur des projets agricoles et “d’énergie verte” très gourmands en terres. La violence de la dépossession a augmenté dans ce contexte.

J’ai soutenu Omar Radi sur les réseaux sociaux, j’étais même partie manifester devant le tribunal avant le premier verdict, mais je n’avais jamais osé entrer dans la salle de jugement. J’ai été face à un juge au Maroc une fois dans ma vie et j’espérais que l’expérience ne se répète jamais. Mardi 1er mars, c’est la boule au ventre que je m’étais dirigée vers la cour d’appel sur l’avenue des Forces Armées Royales, exactement sur la zone bombardée en 1907 et à équidistance de la place des Nations Unies et de la station de tramway BaHmad. L’audience avait déjà démarré, je me suis présentée devant la porte grillagée. Un garde m’indiqua courtoisement le chemin. Je me suis avancée dans le jardin vide sans conception réfléchie menant à une montée de marche bordée par de grands pots contenant des plantes qui suggèrent une absence d’enracinement, d’ancrage, de fixation. J’ai jeté mon regard sur le bâtiment, il me semblait mal entretenu. En m’approchant, je me suis rendu compte que ma myopie m’avait joué des tours. Ce n’est pas que la façade soit sale, mais des gravures dans le béton ont retenu l’humidité. Au niveau des marches, un gros fil électrique gris pendouille du côté droit de la gravure devenue noire pour relier les caméras de surveillance. Dans son prolongement, un climatiseur de marque LG sale accentue l’absence de symétrie flagrante de la façade. Contrairement à ce que l’on peut attendre de l’entrée d’un tribunal, on ne trouve aucun symbole ni aucune suggestion d’équilibre mais tout le contraire. C’est une façade qui n’est pas nette pour dire le moins.

Je suis entrée discrètement dans la salle 9 et me suis assise sur les bancs prévus pour le public. Un homme à la barre en robe noir avec un col vert tenait un discours embrasé. Je n’ai compris qu’il s’agissait du procureur général du Roi que vers la fin de son réquisitoire tant je m’attendais à une posture plus retenue et stoïque de la part d’un homme représentant l’état ; mais il se montrait frénétique surtout lorsqu’il parlait du Plan Maroc Vert (PMV). “Ce plan est traduit en cinq langues et nous avons toutes les informations à disposition des investisseurs, pourquoi iraient-ils consulter un citoyen marocain?”. L’état ne veut pas voir les citoyens mettre leur nez dans cette stratégie pensée par le cabinet de conseil McKinsey et qui traîne une série de casseroles compromettantes. Bien sûr les consultants du cabinet américain, au complexe de supériorité surdimensionné, répondent qu’ils ne sont pas responsables de l’exécution de leurs recommandations, mais enfin, le bon sens veut que lorsqu’on choisit d’exporter des fruits et légumes gourmands en eau, on prévoit au moins de s’assurer du maintien des réserves d’eau. Or au moment de la nomination du porteur de la vision Maroc Vert, Aziz Akhannouch, en tant que premier ministre, le remplissage des barrages construits pour l’essentiel durant le règne précédent plafonnait au tiers de leur capacité. Le barrage Al Massira, le deuxième plus grand du pays, n’était rempli qu’à 6,7% de ses capacités en février 2022. Le fait est que le plan Maroc vert a pour principal but de développer une agriculture moderne à forte intensité de capital, organisée autour de «modèles d’agrégation», favorisant des investisseurs étrangers, détruisant des emplois et accélérant la cession du foncier facilitée par les mesures de melkisation. Le tout, au détriment du développement de projets locaux et même de l’indépendance alimentaire locale. Cette année, quatorze ans après l’opérationnalsation du PMV, la campagne agricole encore tout a fait aléatoire devrait enregistrer, selon les prévisions de BAM, une production céréalière autour de 25 millions de quintaux contre 103,2 millions de quintaux un an auparavant.

Le Plan Maroc Vert, c’est bien plus que le moyen légal d’une spoliation de terres violente et répressive à dissimuler. Le procureur du Roi déclare que les preuves du viol sont constituées et requiert la peine maximale de dix ans.

Venait ensuite le tour de la plaidoirie de l’avocat de la plaignante. Entre les deux interventions, j’inspectai la salle du regard. Autour de moi, sur les bancs en bois inconfortables, le public venu assister à l’audience comptait des militants et des journalistes qui prenaient des notes sur leurs calepins. Deux étrangers semblaient venir de l’ambassade des Pays-Bas soupçonnés d’avoir employé Omar Radi en tant qu’espion. Des policiers à l’arrière et sur le côté droit, adossés à une séparation en bois qui divise la salle en deux au niveau du public, nous surveillaient. Il est interdit d’utiliser le téléphone. Le pouvoir est très gêné par la couverture du procès en direct sur Twitter. Je n’avais pas une vue complète de l’espace dédié aux juges. Ils étaient assis sur des chaises dépareillées aux dossiers longs. Au dessus d’eux, tout haut, trônait un cadre accroché au mur renfermant un verset du Coran rappelant l’impératif d’équité et d’impartialité. Il était cadré par deux portraits, à droite celui du Roi Mohamed VI, et à gauche celui de feu Hassan II. Ces portraits étaient eux-mêmes cadrés de part et d’autre par deux climatiseurs et leurs fils électriques apparents. La salle est beaucoup trop grande pour qu’ils puissent en réguler la température. Ils ne faisaient qu’en accentuer le manque d’harmonie. Mon esprit tordu ne s’est pas empêché de penser qu’ils ne pouvaient avoir été juchés à cet endroit que pour réguler le degré d’application du verset. J’en rigolais. J’avais besoin de m’amuser dans ce contexte anxiogène mais je me suis vraiment demandé comment avait-on pu autant bâcler la construction de ce tribunal où tout semblait bricolé et où rien ne semblait ancré.

L’avocat de la plaignante prit la parole. Il précisa que sa cliente est une femme moderne et souhaitait qu’on la juge sur les critères de la modernité. Il proposa également d’en revenir aux bases (نرجعو للأصول). Bien qu’il semblait faire fi de ce que signifiait le verset accroché, j’attendais une référence à la charia : prouver une relation sexuelle hors mariage nécessite quatre témoins (même pour ce qui concerne un viol). Que nenni! Les références “de base” citées par l’avocat de la plaignante moderne sont le fait de voir Dominique Strauss Kahn menotté, Gérald Darmanin persécuté et Patrick Poivre d’Arvor lynché sur la place public. Il aurait voulu voir Omar Radi tout autant malmené que ses modèles misogynes, même sans aucune preuve présentée et en dépit du droit à la présomption d’innocence.

C’est exactement parce qu’il n’y a pas de preuve, que l’avocat s’est essayé à une diversion sous forme de cour magistral de philosophie. Il a commencé sa plaidoirie en affirmant qu’il aime la beauté et que “L’acte sexuel est beau”, pour ensuite sauter du coq à l’âne en citant des références qu’il ne maîtrisait pas du tout. De Sartre à “le Pape de l’Eglise” en passant par Rousseau, Aristote, Victor Hugo, d’Ormesson et Ibn Khaldoun, l’avocat s’est livré à un exposé d’idées souvent inintelligible. Ses références laissaient penser qu’il aurait assisté aux leçons d’une loge maçonnique sur la conception du monde à adopter sans avoir bien assimilé la doctrine. Elle n’est pas sienne, il ne la comprend pas, et fatalement, il ne parvenait pas à la restituer. Sa tâche fût d‘autant plus fastidieuse, qu’il ne maîtrise pas la langue arabe. Il essaya de développer des points qu’il n’avait pas assez préparé, il prenait son élan et s’avançait vers les juges en gesticulant mais perdait le fil de ses idées, se figeait puis revenait derrière son pupitre pour relire ses notes. Il bégayait, gigotait en proférant des non sens qui ont fait glousser le public comme quand il compara sa cliente à une bête, tantôt gazelle, tantôt femelle : “On lui demande pourquoi elle n’a pas crié. Est-ce que l’on pose cette question à une gazelle attaquée par un loup?” ou encore “Chez les animaux, les femelles n’ont des coïts que quand elles veulent procréer”.

Devant de telles aberrations, je me suis mise à observer la réaction des juges. Ils affichaient un visage impassible au contraire du procureur du Roi qui souvent acquiesçait d’un signe de tête aux propos de plus en plus délirants de l’avocat. La scène est inénarrable. J’ai demandé autour de moi un papier et un crayon pour prendre des notes. J’avais très envie de voir à quoi ressemblait ce curieux avocat. De dos, seule sa nuque qui formait un bourrelet s’échappait de sa robe noir. J’ai tenté discrètement une recherche Google sur mon téléphone. Aucune photo, l’adresse de son bureau, et puis un article datant d’octobre 2020 “ Examen de l’affaire de falsification de documents par des Israéliens”. L’avocat a refusé la tenue d’une audience en arabe sans la présence d’un interprète pour son client israélien qui a obtenu la nationalité marocaine en falsifiant des documents. Tiens donc!

Je continuais à noter les pépites de son cour magistral : “Même les putes trouvent un endroit caché pour offrir leurs services”, “L’homme est semblable à Dieu”, “La pulsion est contraire à la condition humaine”, ”Le dessinateur dessine avec des couleurs et non avec des idées”, “Si Dieu n’avait pas créé la rose, il n’aurait pas créé la femme” …

Les expressions de mon visage oscillaient entre froncement des sourcils et haussement des sourcils à une vitesse déconcertante, et je commençais à penser qu’il ne devrait pas être permis d’écourter aussi vite la durée de vie de mon Botox! Je n’étais pas au bout de mes peines. A la fin de son discours, mon visage s’immobilisa. Chacun de ses mots me parvinrent comme un coup de poignard.

L’avocat prétendait que sa cliente était dans l’errance, elle n’aurait “ni boussole, ni repère, ni futur, ni histoire sinon celle de ses blessures qui marquent son destin rompu”. Elle aurait perdu son emploi, aurait été violée deux fois dans sa dignité et sa féminité. Toutes les portes lui aurait été fermées. Elle n’a plus ni homme, ni famille. Il conclut en affirmant “Le viol est pire que le meurtre car le viol ne s’oublie pas”. Or, cette suite de déboires ressemblait farouchement à celle que l’on m’avait brandie comme une menace quand on m’a approchée pour me proposer de me prostituer pour le compte des renseignements.

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